Un an après l’alternance: le mal est plus profond que la promesse Par Astou Thiam

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Un an.
C’est peu sur l’échelle du destin d’une nation, mais c’est assez pour sonder les premières rides d’un pouvoir qui se voulait renaissance. Le 2 avril 2024, le Sénégal exultait. Les urnes avaient balayé l’ancien régime comme une marée qui emporte les coquilles vides d’une gouvernance lassée de son propre écho. L’espoir, en cette aube-là, ne se murmurait pas ; il tonnait. Le souffle du renouveau soulevait les voiles d’un peuple las, mais debout, regard rivé sur l’horizon.

Un président jeune, intègre. Un Premier ministre forgé dans la ferveur citoyenne. Un attelage inédit, sobre, presque ascétique, venu promettre ce que beaucoup n’osaient plus demander : la dignité. Le retour d’un État au service. D’une parole qui soigne, d’une gouvernance qui ne pille pas.

Mais gouverner, ce n’est pas marcher sur les cendres d’un ancien régime avec des sandales de promesses. C’est bâtir, dans la poussière, le frottement, la contradiction. Le président et son Premier ministre sont de bonne volonté, cela ne fait pas débat. Ils travaillent, ils essaient. Mais très vite, ils ont découvert que le pouvoir est un animal sauvage : il ne se dresse pas avec des principes seuls. Il exige du flair, de la patience, du muscle stratégique. Or, trop souvent cette année, on les a vus à contretemps : prompts à dénoncer l’ancien monde, moins agiles à déployer le nouveau.

La poussière des célébrations est retombée. Le réel est venu, nu et dense. Et le gouvernement, comme un alpiniste trop confiant, découvre que le sommet promis repose sur un sol plus escarpé que prévu. La pente est rude, glissante, traversée de fissures invisibles. Car le mal que l’on ambitionnait de traiter n’est pas un accident de parcours. Il est structurel, enraciné. Il a ses poches, ses poings, ses poètes même, tant il a appris à se rendre familier.

Pour soigner un corps affaibli, il faut plus que des pansements symboliques. Il faut sonder la douleur, ouvrir la plaie, désinfecter les chairs de l’intérieur. Et ça, c’est un acte de vérité. Un acte de courage. Un acte qui fait mal.

Le gouvernement actuel a fait preuve de volonté. Il a posé des gestes. Il a tenu des discours. Mais il s’est heurté à une vérité simple et redoutable : le pays est plus malade que prévu. En quelques mois, il a fallu faire face à l’inflation, au poids d’une dette publique étranglant les marges de manœuvre, à un chômage jeune qui pousse nos enfants à braver la mer comme une prière. Il a fallu hériter d’une Assemblée verrouillée, puis la dissoudre, la reconquérir. Il a fallu payer des milliards d’arriérés pour sauver des secteurs moribonds. Il a fallu expliquer aux Sénégalais qu’entre la flamme du rêve et la fumée du quotidien, la promesse allait peiner à tenir le rythme.
Et pourtant, le silence sur cette complexité a trop duré. On a trop cru que l’élan suffirait. Mais gouverner, ce n’est pas occuper le pouvoir ; c’est l’assumer. C’est regarder les citoyens dans les yeux et leur dire : « Ce que nous avons promis était sincère, mais ce que nous affrontons dépasse ce que nous avions imaginé. » Ce n’est pas de l’aveu. C’est de la responsabilité. Parce que si on ne dit pas cela, alors l’impatience populaire se transforme en rancune. L’admiration devient ironie. Et très vite, l’espoir tourne au vinaigre.

Je le dis avec toute l’humanité qu’exige cette époque : nous n’avons pas élu des surhommes. Nous avons confié nos vies à des serviteurs. Et tout serviteur doit savoir faire preuve de franchise. Le peuple peut accepter le temps, la douleur, le sacrifice. Mais il n’acceptera pas d’être infantilisé, ni mené dans une obscurité feutrée faite de demi-mots et de retards justifiés par des chiffres abscons.

Aujourd’hui, les Sénégalais veulent comprendre. Pourquoi, malgré les milliards débloqués, tant de secteurs semblent encore à l’arrêt. Pourquoi, malgré les annonces sur la souveraineté, les produits essentiels restent si chers. Pourquoi, malgré l’éthique affirmée, les signes de rigueur restent si ténus dans certaines hautes sphères.

L’une des plus grandes forces de ce gouvernement, c’est sa jeunesse. Mais cette jeunesse, aussi sincère soit-elle, n’a pas encore la mémoire de l’exercice du pouvoir. Or, gouverner un pays fracturé ne se fait pas uniquement avec du souffle et de la probité. Il faut la compétence, l’expérience, la sagesse des angles morts. Il faut savoir tendre la main, même à ceux d’un autre bord. Il est temps, peut-être, de sommer les compétences de la nation — au-delà des appartenances partisanes — pour que la reconstruction soit solide, transversale, collective. La rupture ne doit pas devenir un isolement.

Quant à la reddition des comptes, elle est essentielle. Mais elle doit être pensée comme une exigence de justice, pas comme un instrument de revanche. Le peuple ne demande pas des humiliations publiques, il demande la vérité, la transparence, et des réparations claires. Punir les coupables, oui, mais sans perdre la grandeur de l’État. Car on ne reconstruit pas une maison en démolissant chaque pierre sans discernement. Il faut juger avec hauteur, et réparer avec ambition.

Le président Faye et son équipe doivent nommer les résistances. Ils doivent quitter le confort de la dénonciation pour entrer, sans détour, dans le dur de la transformation. Car comme le disait mon père : « Lég lég nga foog ko loumou donoute » — on croit savoir, jusqu’à ce qu’on le vive. La vérité, c’est que la rupture n’est pas un slogan : c’est une chirurgie. Elle exige des mains fermes, un souffle long, et une lucidité qui ose reconnaître ses propres limites. Cela ne veut pas dire renoncer. Cela veut dire choisir la maturité politique. Prendre le peuple comme allié, non comme spectateur. Assumer la lenteur sans se réfugier dans l’impuissance. Expliquer les retards sans tomber dans le verbiage. Faire front, ensemble, contre la complexité du monde.

Car si la plaie est profonde, elle est aussi curable. À condition de ne pas tricher. À condition de ne pas maquiller le pus en progrès. À condition de ne pas confondre communication et cap.
Ce que je demande ici, ce n’est pas une décharge contre le gouvernement. Ce serait mal me lire. Ce que je défends, c’est une exigence partagée : clarté, vérité, humilité – assumées comme boussole politique. Pour que demain, nous ne parlions plus seulement de rupture. Mais de reconstruction. De guérison. Et de dignité retrouvée.

Le Sénégal n’a pas besoin d’être flatté. Il a besoin d’être soigné. Profondément.

Et les Sénégalais doivent reconnaître qu’ils n’ont pas voté pour un miracle. Ils doivent comprendre que toute guérison passe par une phase aiguë. Le gouvernement est en train de désinfecter une plaie purulente. Cela fait mal. Cela prend du temps. Ils doivent tenir le bistouri d’une main ferme, le cœur propre, et le courage de nommer la profondeur du mal. Mais c’est la seule voie possible.
À ceux qui tiennent la barre : cessez de croire que le vent suffira. Il est temps de ramer. Fort. Ensemble. En rythme.

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