Crises des universités sénégalaises: Les vraies raisons d’une impasse éducative (Par Babou B Faye)

Les universités sénégalaises, longtemps perçues comme des bastions de savoir et d’innovation, traversent aujourd’hui une crise systémique. Symptôme d’une gestion inefficace et d’un manque de vision à long terme, cette situation met en péril l’avenir de l’enseignement supérieur, et par ricochet, celui du pays tout entier.
Un budget insuffisant face à une massification galopante
L’explosion démographique dans les universités n’a pas été accompagnée d’une augmentation proportionnelle des ressources. Les infrastructures sont saturées, les amphithéâtres débordent, et les logements universitaires, déjà rares, sont dans un état de délabrement avancé. À cela s’ajoute un manque cruel de matériels pédagogiques et d’espaces d’apprentissage modernes, transformant la quête du savoir en un parcours du combattant.
Gabegie et clientélisme : des pratiques dévastatrices
Les crises universitaires ne sont pas uniquement financières. Au sein des organes de gestion, les accusations de mauvaise gouvernance et de clientélisme politique sont monnaie courante. Ces pratiques détournent des ressources précieuses de leur objectif initial et fragilisent la confiance des acteurs académiques.
Les universités sont aussi victimes de mauvaise gestion et de pratiques clientélistes. En 2022, l’OFNAC a dénoncé des détournements de fonds estimés à 2 milliards de FCFA dans plusieurs établissements. Des nominations à des postes académiques ou administratifs sur des critères politiques accentuent la perte de confiance dans ces institutions.
La politisation, un frein à l’excellence académique
La politisation des campus est un autre fléau qui gangrène l’université sénégalaise. Les rivalités partisanes y supplantent souvent les priorités académiques, générant des tensions qui entravent l’enseignement et la recherche. Cette situation détourne les universités de leur mission première : former des cadres compétents et promouvoir l’innovation.
En 2023, plus de 30 incidents liés à des rivalités partisanes ont perturbé les activités académiques, faisant des campus des arènes politiques au détriment de la mission éducative. Ces tensions entravent gravement la formation des cadres et la recherche scientifique.
Le manque de prise de conscience des étudiants
Les associations étudiantes, autrefois vecteurs d’entraide et d’épanouissement intellectuel, se sont progressivement transformées en plateformes politiques. Au lieu de privilégier des revendications académiques constructives, elles sont souvent impliquées dans des luttes partisanes qui éclipsent les enjeux pédagogiques. Cette politisation nuit directement à l’avenir des étudiants eux-mêmes, qui semblent sous-estimer les conséquences des grèves récurrentes et des retards cumulés dans les programmes. Ces interruptions prolongées compromettent leur insertion professionnelle et limitent leur compétitivité sur le marché du travail.
Infrastructures vieillissantes, entretien inexistant
À l’Université Gaston Berger (UGB), le taux d’occupation des résidences atteignait 200 % en 2023.
D’autres chiffres alarmants incluent :
60 % des équipements informatiques sont hors d’usage.
Les bibliothèques ne sont pas renouvelées depuis 10 ans.
Manque d’installations sportives et culturelles.
Selon le Ministère des Finances, seuls 3 % des budgets universitaires sont consacrés à l’entretien des infrastructures, aggravant ainsi leur délabrement.
Grèves récurrentes et fuite des cerveaux
Les grèves incessantes des étudiants et des enseignants perturbent gravement le calendrier académique, retardant les formations et les projets de recherche. Dans ce contexte chaotique, de nombreux enseignants-chercheurs choisissent l’exil, privant le Sénégal de compétences précieuses pour son développement.
En 2023, les universités ont été paralysées par 120 jours de grève, perturbant un tiers de l’année académique. Ces interruptions ont entraîné des retards dans l’obtention des diplômes et la suspension de projets de recherche stratégiques. Parallèlement, près de 25 % des enseignants formés entre 2015 et 2022 travaillent actuellement à l’étranger, selon une étude de l’UNESCO, privant le pays de talents précieux.
Des infrastructures défaillantes et un entretien inexistant
Le paysage universitaire sénégalais est marqué par des bâtiments délabrés et des équipements obsolètes. Les rares infrastructures disponibles ne suffisent plus à répondre aux besoins d’une population estudiantine en constante augmentation. De plus, le manque d’entretien des installations existantes aggrave la précarité, affectant directement la qualité de vie et d’apprentissage.
Vers une refonte nécessaire de l’enseignement supérieur
Il est urgent de redéfinir les priorités et de mettre en œuvre des réformes structurelles pour sortir de cette impasse éducative. Parmi les solutions envisageables :
Augmenter le budget alloué à l’enseignement supérieur pour répondre aux besoins croissants.
Assainir la gouvernance, en instaurant des mécanismes de transparence et de responsabilité.
Investir dans de nouvelles infrastructures et assurer l’entretien des installations existantes. Dépolitiser les campus pour recentrer les efforts sur l’excellence académique.
Valoriser les enseignants et le personnel administratif en améliorant leurs conditions de travail et leurs perspectives de carrière.
Un enjeu vital pour l’avenir du Sénégal
Il ne s’agit pas simplement d’améliorer le quotidien des universités, mais de garantir un avenir durable pour le Sénégal. Dans un monde où la connaissance est le principal levier de développement, un système universitaire performant est essentiel pour former une jeunesse compétente et engagée.
Le rôle ambigu des syndicats dans les universités sénégalaises
Les syndicats jouent un rôle central dans la dynamique des universités sénégalaises. Acteurs incontournables, ils défendent les droits des enseignants, des étudiants et du personnel administratif, mais leur influence soulève parfois des questions.
D’un côté, leur action est essentielle pour porter les revendications légitimes, telles que l’amélioration des conditions de travail, le respect des droits syndicaux et la revalorisation des salaires. Grâce à leur mobilisation, certaines avancées importantes ont été obtenues, notamment dans la prise en compte des doléances des acteurs académiques.
Cependant, leur rôle peut également être perçu comme ambivalent. Certains syndicats, dans leur quête de pouvoir ou en raison de leurs affiliations politiques, contribuent à une atmosphère de conflit permanent. Les grèves répétées, bien qu’elles soient un moyen de pression, perturbent gravement les activités académiques, retardant les calendriers et accentuant la frustration chez les étudiants.
En outre, la fragmentation du paysage syndical, avec une prolifération de mouvements parfois antagonistes, affaiblit leur impact collectif. Cette dispersion des forces rend souvent difficile l’établissement d’un dialogue constructif avec les autorités universitaires et étatiques.
Pour un syndicalisme constructif
Pour jouer pleinement leur rôle, les syndicats doivent adopter une posture plus stratégique et inclusive :
Prioriser le dialogue social pour éviter les grèves systématiques.
Dépolluer les revendications de toute interférence politique qui détourne leur mission première.
Unir leurs forces afin de présenter un front commun face aux défis systémiques des universités.
Les syndicats ont un rôle crucial à jouer dans la refonte du système universitaire. Ils doivent non seulement défendre les droits des acteurs, mais aussi participer activement à la réflexion et à la mise en œuvre des réformes nécessaires. Un syndicalisme constructif et visionnaire pourrait devenir un levier de transformation pour les universités sénégalaises.
Les universités sénégalaises doivent redevenir des pôles d’excellence, de recherche et d’innovation. Ce défi exige une action collective et résolue, impliquant l’État, les partenaires techniques et financiers, ainsi que la société civile. L’heure n’est plus aux promesses, mais à l’action.
Babou Biram Faye
CROUS / UGB / Saint-Louis